Éditorial Peut-on faire l'économie des économistes ?

Résumé : La parution en septembre dernier du pamphlet de Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le négationnisme éco-nomique 1 , a défrayé la chronique et scandalisé une partie de la communauté des économistes. Si on laisse de côté le caractère insultant des termes utilisés, le propos de ces économistes orthodoxes est, sur le fond, assez simpl(ist)e : eux font de la science, à la différence de bon nombre d'économistes critiques, ces soi-disant « hétéro-doxes » qui obscurcissent le débat public en confondant sciemment leur engagement politique avec la connais-sance scientifique. L'air est connu et la caisse sur laquelle il est joué est particulièrement grosse. En effet, cet appel à la censure – voire à l'éradication – n'est que le dernier fait d'armes d'une guerre à laquelle se livrent en coulisse différents courants de pensée économique au sein de l'ensemble des institutions qui permettent à la science d'exister socialement. La discipline économique est, historiquement, le théâtre de profonds clivages théoriques qui ont donné naissance à des courants de pensée fort hétérogènes quant à leurs fondements épistémologiques, méthodes et rapports aux autres disciplines. La théorie écono-mique dominante – l'orthodoxie, dit-on parfois – se caractérise par l'idée que, pour comprendre les phéno-mènes économiques et sociaux, il faut saisir la rationalité des individus qui s'exprime, par-delà toute attache et caractérisation sociale, par la volonté de maximiser leur bien-être sous la contrainte de leurs ressources (revenu et information). L'économie, identifiée ici à une science du choix rationnel, vise à porter un discours de nature universelle en édictant des lois qui pourraient être confirmées ou infirmées par les faits, en recourant éven-tuellement à des expérimentations. Une telle conception, contrairement aux affirmations de Cahuc et Zylberberg 1 Cahuc P., Zylberberg A., 2016. Le négationnisme économique. Et comment s'en débarrasser, Paris, Flammarion. Voir aussi « Les économistes ne sont pas des militants », la tribune publiée dans Le Monde du 21 septembre 2016 par ces deux auteurs. et d'autres 2 , ne fait pas consensus. Ainsi, d'autres écono-mistes ont la volonté de comprendre le capitalisme, sa dynamique, ce qui permet ou ce qui freine l'accumula-tion du capital, les institutions (normes, règles, instru-ments…) qui le régulent ou qui le mettent en crise. La discipline se conçoit alors comme une économie poli-tique, qui étudie des compromis institutionnalisés entre groupes sociaux qui s'expriment dans les rapports de production, la répartition des revenus, les normes de consommation, etc. L'économique étant pensé ici comme un fait social, la discipline qui l'étudie s'insère dans un ensemble de savoirs beaucoup plus large, les sciences sociales, avec lesquelles elle entretient des liens étroits, et l'interdisciplinarité qu'elle revendique permet d'appréhender les phénomènes complexes de manière multidimensionnelle. L'économie ne peut raisonnablement être comparée aux sciences expérimentales, dans la mesure où elle ne répond pas aux mêmes protocoles et qu'il est difficile d'isoler un phénomène économique pour étudier des relations de causalité. En outre, certaines expériences en économie sont délicates à réaliser. On imagine mal un gouvernement tenter une nouvelle mesure de politique économique – par exemple, diminuer drastiquement le salaire minimum – pour voir les conséquences sur le niveau d'emploi… C'est la raison pour laquelle, en éco-nomie, l'expérience historique est souvent mobilisée pour comprendre les phénomènes étudiés. Or, comme chacun sait, l'histoire ne se répète jamais vraiment dans les mêmes conditions, ce qui oblige à être prudent sur les enseignements que l'on peut en tirer. 2 Jean Tirole affirme aussi qu'il y a « un consensus sur la façon de faire de la recherche : accord sur la nécessité d'une approche quantitative (théorie formalisée et tests empiriques de ces théories), accord sur l'importance de la causalité et insis-tance concomitante sur l'aspect normatif de l'économie, desti-née à servir à la prise de décision »
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Contributor : Olivier Petit <>
Submitted on : Monday, November 5, 2018 - 4:57:52 PM
Last modification on : Friday, March 29, 2019 - 1:03:18 AM
Long-term archiving on : Wednesday, February 6, 2019 - 3:27:05 PM

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Olivier Petit, Franck-Dominique Vivien. Éditorial Peut-on faire l'économie des économistes ?. Natures Sciences Sociétés, EDP Sciences, 2016, 24 (3), pp.201 - 202. ⟨10.1051/nss/2016027⟩. ⟨hal-01524341⟩

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